(Le coq, juge et président)

Les matines? Tiens, Madame? Greffier! Que veut cette femme?

(Le chat, greffier)

C'est une religieuse, Monsieur le Président, une cloîtrée.

(Le coq, juge et président)

Ah! Une cloîtrée? Ah? Ah! Vous êtes.... hmmm... Vous avez demandé, oui, à témoigner pour la Nuit, Madame.

(La cloîtrée)

Oui, si c'est possible.

Mais je vous en prie, Madame. Alors... Ma soeur?.. C'est comme qu'on dit?

J'ai demandé à être libérée pour venir témoigner en faveur de la Nuit. Comment-on m'appelle, je m'en fous.

Ah?

Je sais très bien que vous ne pouvez supprimer la Nuit. Je sais que vous envisageriez volontiers de le faire, mais ce seul fait d'imaginer une chose pareille me défait, m'insupporte... même si cela devait me libérer de mon mal.

Quel mal, Madame?

Cette machinerie interne qui nous fait le complices du mal, de l'infortune, du passé qui nous remonte, de tous vos passés qui nous remontent comme des chants antiques et inécoutables.

Expliquez-vous, Madame. Parlez-nous de la Nuit, et de tout ce monde que vous nous laissez entrevoir et dont nous n'avons aucune idée, même le jour.

La Nuit, Monsieur, c'est notre fortune à nous, les emprisonnées, les irrécupérées, les fabuleuses dames du noir et de la déraison bien arrangée, avec le lit carré, les lumières éteintes. Et le soucis de n'être jamais que des alarmes bien construites, et sous des linges qu'on ne peut montrer, puisqu'ils ne cachent que l'idée qu'on se fait de nous, et de nos problèmes qui sont aussi les vôtres, et dont vous prenez bien garde d'y accorder vos guitares civiles... malgré le sens de la pratique courante et du laisser-aller... et des orages de raison qui ressemblent à s'y méprendre aux oraisons de la mort lente.

Nous vivons la mort, et par-delà le cynisme de cette vertu particulière, nous avons la chance de nous confondre avec la morale courante et imbécile.

(Le président tente de maintenir sa stature) Je ne comprend rien, Madame. Qu'est-ce que vous appelez la morale courante et imbécile? C'est un peu la votre aussi, avec ses sortilèges appris dans les bars, dans les rues des villes... la Nuit bien sûr! Alors que certaines femmes ont le pouvoir de nous raconter des histoires qui nous embarrassent au point de les chasser de nos pensées parce que c'est la coutume, non?

La coutume? Sous nos jupes noires, amples et longues, Monsieur, tout un monde se transforme et devient la clé de voûte de notre commisération, de notre dédain.

(Le président, méprisant) De vos envies aussi. Qu'est-ce donc qui se passe, sous vous jupes entravées, il faut bien le dire, malgré que vous les prétendiez amples?..

Sous nos jupes, il y a le monde que nous inventons, et dont nous nous servons, la Nuit, pour le surprendre... et le battre! Le jour, nous prions. La nuit, nous inventons.

Vous inventez quoi, Madame?

La vie close, avec ses valeurs éternelles. J'ai dans ma culotte le chiffre exact de vos béatitudes. Et quand je me couche, je pars en vacances dans vos pensées, au fond de vos rêves longitudinaux ou excentriques... Cela dépend de la valeur que vous attribuez à la géométrie du sexe. Le sexe est une figure qu'il faut savoir traiter comme telle. Et ne pas s'embarrasser du vertige, de la foi trahie, et de l'intolérable faculté que nous avons à le vêtir d'irrévérence, d'insomnies jouées et calculées.

Pourquoi calculées?!

Parce que la pensée, se mêlant au sexe, cela fait l'érotisme bafoué. Alors que l'érotisme est un don de dieu, une bribe de ce qu'il y a vraiment derrière les étoiles. Et tout ce fatras d'ignorance astrologique, qui ne sait pas ce qui se passe vraiment du coté de l'univers clos et introuvable.

Je suis un univers, Monsieur. Vous aussi. Nous sommes des bulles vacantes dans la pensée des chiffres qui s'ennuient.

(Le président est troublé) Vraiment?.. Je ne comprends rien! Mais rien! Greffier!

(le greffier perd son miaulement)

Et voila! Nous en revenons toujours à ce point précis, Monsieur. Un cri, une plainte, un système de défense orale qui embouteille notre circulation comme dans la rue... oui... avec toujours des parallèles qui jouent à se défendre de ne pouvoir jamais se rencontrer. La Nuit, je vous invente. J'ai mille amants qui me congèlent, et que je presse comme des oranges, ou comme un devoir à terminer. Et à rendre indemne de nos rescousses. Et de ces chants lointains que nous prenons pour des antiennes, et qui ne sont que des musiques malheureuses sur vos propos courants et sans objet.

Toutes ces pensées grâce à la Nuit?

Il fait toujours Nuit chez moi, Monsieur. Dans le noir, je m'absente. Le jour est une faute de goût de l'astronomie. Bien sûr, il y a les fleurs, les fruits, cette éternelle vibration de la lumière qui vous étonne, et qui m'ennuie. Que vienne la galaxie de l'évidence, celle qui nous apprendra le langage du rien.

Vous voulez dire le néant?

Non, le néant, ça ne peut se parler. Le rien est une formule enfantine, et je suis une enfant.

Je vous salue.

Sauvez la Nuit.