(Une femme, tout en noir, dans une longue cape, dansait le tango avec Miss Night. Le corbeau, juge et président, remarque sa présence et l'interroge sur sa complicité éventuelle avec la prévenue.)

Qui est cette femme en noir, qui dansait le tango?

Le noir, c'est le crêpe de Chine de la tristesse, Monsieur. C'est le chagrin de ces étoiles mortes depuis quand. Et qui se souviennent de la lumière. C'est le vent qui se lève du coté des bas-fonds. Quand monte la terreur et que les fleurs palissent. C'est la mer douloureuse au bord du sacrifice. Quand ça descend vers l'habitude contrôlée par le calendrier. C'est le sexe des morts qui se souviennent à travers toi. C'est le rivage bienheureux de ce voilier perdu quand même. C'est l'argot de la nuit, quand elle n'a rien à dire, et que Shakespeare se retourne, et qu'il se prend pour Ophélie.

Tonight or not tonight!
To black or not to black!
That is day! That is day!

Et qui êtes-vous, Madame?

Je suis la copine à la Nuit. Car la Nuit favorise... A force d'ombre... Aaah! Et de mystère... Mon travail de Misère.

Qui êtes-vous, Madame?

Oh! Vous savez, moi, quand je passe, elles s'en vont toutes.

Qui ça?

Les femmes, Mister Président!

Dites Monsieur!

La Misère parle toutes les langues. Elle se farcit des continents, même en musique. Tu vois?

Prendre un brin de haut-bois
Y mêler de la harpe
Avec la clarinette
Que la flûte soit nette
Ajoutez-y quelques trompettes
Deux ou trois cors et de la corde
Laissez bien mijoter
Pendant quelques années
Et puis vous attendrez qu'on vous le serve frais
Sous quelques pans d'argile
Avec du pissenlit à la racine

(La foule présente dans le bar-discothèque réagit au propos de Miseria)

"Porca Miseria!?"

Les cordes de la contrebasse
Où l'on pendra ta vieille carne
Je suis les faux bijoux des femmes pauvres
Et tout d'or vêtue, j'attends les verts printemps
La Nuit surtout
O ma frangine ancienne et solennelle
Ma soeur d'outre-saison
Mon ancienne pâleur
Quand je mettais du sang dans le coeur des poètes
Qui me le rendaient bien avec les intérêts

Le charme de la détresse
Les yeux cernés de l'inquiétude
Les soucis de l'enfant prodigue
Et je fane les filles en fleur
Et ça va vite... vite... vite...

Regardez-donc ces rides, Président
Qui embarrassent les magazines
Et c'est la Nuit qu'elles se défont
Dans l'ombre de la chair allée
Vers des problèmes de coutures
Vers des problèmes de mictions

La Misère pisse quand même
Elle vieillit sans les atouts
Avec un as de pique dans les horaires

(Récitatif)
La Misère sort une poupée de son corsage, et, s'adressant au coq...

Tiens, Petit, touche cette poupée, et tu ne seras jamais riche!

(Récitatif)
Le coq se précipite sur Miseria, comme pour un duel. Et il crève le ventre de la poupée. Et de son autre main fait tomber en même temps une poignée de pièces sonnantes...

(Le coq, l'avocat général)

Porca Miseria! Tu es riche! Et tu caches ton fric!


(Le corbeau, juge et président)

Monsieur l'Avocat Général, votre vocabulaire, voyons!

(Le coq, l'avocat général)

Regardez messieurs! Mesdames! La Misère est riche! C'est la fin du monde!

(Le hibou, avocat de Miss Night, ironise)

... Et des bonnes manières.

(Miseria)

Ma.. Ma... Dio mio! Non capisco! Non capisco!

(Récitatif)
Elle se baisse, prend sa monnaie et se précipite au café pour boire un verre de vin rouge.

(La foule ne sait plus qui croire)

"Porca Miseria!? Porca Miseria!?"

(Miseria)

Fanciulli! Fanciulli!

(Récitatif)
Elle prend une cigarette (et s'adressant au coq)

(Miseria)

Donne-moi du feu!

(Le coq, l'avocat général)

La joie te brûle! Regarde-toi! Tu flambes!

(Récitatif)
Elle se regarde... Se touche... Ne comprend pas...

(Le coq, l'avocat général)

Achevons la Misère! Qu'elle brûle! Qu'elle brûle! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!

(Récitatif)
Miseria, terrorisée, s'en va prendre sa poupée crevée... Plonge sa main dans le ventre de la poupée, et la porte à sa bouche... Comme pour en goûter la saveur... Elle sort en dansant comme une folle...