EN COURS

DE

RAVALEMENT
 


(août 2020)


[avant-propos édité sur l'édition vinyle de l'Opéra du Pauvre]

La mise ne scène de l'Opéra du pauvre n'est pas à envisager, ni au théâtre, ni au cinématographe. Dans le cas où l'auteur changerait d'idée, un jour ou une Nuit, il est singulièrement rappelé au metteur en scène éventuel, qu'il n'en pourra absolument rien changer de l'esprit et de la forme. A  bon entendeur, salut !

Léo Ferré
L'OPÉRA DU PAUVRE


Personnages

LE CORBEAU, Président du Tribunal
LE COQ, Avocat Général
LE HIBOU, Avocat de la Nuit
LE CHAT, greffier
LE POÈTE
CALVA, tenancier du Bar-Discothèque
LES CANARDS, gendarmes (muets)
LES PIES, assesseurs (muets)
LE JOUEUR
LE VERS LUISANT
L'ENFANT
UN COLONEL

LA NUIT
LA CLOÎTRÉE
MISERIA
LES DEUX "PROFESSIONNELLES"
LA MORT
LA BALEINE BLEUE
LA BOUGIE
LA ROSE

Voix diverses
Voix de Saint-Pierre
LE PUBLIC

TABLEAU I

La Salle d'Audience
[On siffle ; des loups vont se faire entendre]

   La Nuit, soupçonnée d'avoir supprimé la Dame "OMBRE", est amenée devant le juge d'instruction et aux fins d'inculpation de meurtre. Elle ne peut répondre qu'en présence de son avocat, le Hibou, bien sûr...
Il y a plusieurs témoins à charge qui affirment avoir vu la Dame NUIT supprimer la Dame OMBRE, juste comme le soleil se couchait - entre chien et loup -. L'ennui pour l'instruction est qu'on ne trouve pas la disparue - morte ou vive - et qu'on ne peut faire supporter à la Nuit que des présomptions, lourdes certes, mais insuffisantes. Les témoins à décharge viennent, nombreux, dire tout le bien que leur fait la Dame Nuit et ce sont eux qui finalement l'emporteront, au petit jour, dès que le soleil se pointera et que l'ombre réapparaîtra s'enfuyant avec eux... empaillés comme des hiboux... sur les derniers mots du Corbeau, Juge et Président :

le Corbeau
Cette nuit m'a fatigué... Je vais me coucher

(il baille. Le greffier s'en va. Il n'a même pas la force de se lever et c'est la Nuit qui rentre tirer les rideaux, en lui lançant un baiser).

[Le sifflement s'en va]


SCÈNE  1 - Une voix et la Nuit


Voix

Rappelle-toi, rappelle-toi... Il y avait quoi ? qui ?

la Nuit

Il y avait des oiseaux troubles... Le hibou, hein ? Écoute-le, écoute-le... Il chante, dans la forêt, il chante... Il parle aux arbres, écoute-les, écoute-les. Ils écoutent... Écoute, écoute. Écoute les arbres... Ah !...
Il y avait des dessins fantastiques illustrant mes désordres intimes, les désordres de tous les gens, de toutes les bêtes, de la matière aussi qui survivait dans ces maléfices du jour, portée à poing levé devant les infortunes des survivants de l'horreur, du carnage, de la langueur du quotidien... Il y avait des traces de bonheur et d'ivresse conjugués dans les temps présents et de préférence à l'Impératif :
___ Sois toi, tu n'es que toi. Trouble les porte-paroles habituels [et commandés par le pouvoir, et l'habitude,] et l'inquiétante déraison de qui se croit prisonnier, meurtri, alors qu'il ne suffirait que d'un envol, d'une science inventée et immédiate, pour que tout chante et tout s'enchante.

Voix

[Et] Où cela s'est-il passé ? [dis...]

la Nuit

Partout, dans ta voix, dans ton cœur, dans tes larmes de joie, dans ton sourire, au bord du crépuscule, quand les couleurs ne sont plus les couleurs mais un semblant de cohésion entre ma complaisance et ta solitude.

Voix

Alors ?

la Nuit

Ces mots que tu régis, ces idées qui te font la plus belle et la plus secrète des femmes de la Nuit
la Nuit blanche avec des cygnes dans la voix
le noctambule qui s'en va dans les rigoles de l'inerte
le nyctalope qui surgit tout à coup, le soleil en mémoire
le couvre-feu pour qui a peur, pour qui va perdre, pour qui s'endort
la tombée de la Nuit, ta tombée, comme une oraison du bien et du mal, ensemble, de connivence et dans le sang ou dans le stupre ou dans les larmes de musique ou de ces rues vaillantes encore et que désertent les clients de la bourgeoisie inquiétée, solitaire...
La polaire, là-haut, qui s'enivre et [qui] poursuit les mirages de rennes, de papillons aussi, qui ne s'ouvrent qu'à toi et sur la flamme que tu veux bien admettre... Les ténèbres, Petite, quand la passion descend plus bas que le courage
Quand s'immolent debout les désastres de ta pensée de vierge et de putain farouche à la fois, dans l'oasis, là-bas, fortuit, et ces chameaux en aqueduc...

voix

Et tes sortilèges?

Nuit

Je ne sais plus que des bribes que l'aube prend plaisir à me voler pour raconter, le jour, des histoires à dormir debout !

voix

Qu'en as-tu fait de tes sortilèges, dis ?

Nuit

Ils n'étaient pas à moi mais dans la tête de mes amoureux solennels et mystiques.

voix

Mais tu les as donnés, même s'ils n'étaient pas à toi...
A qui les as-tu donnés ? [dis...]

Nuit

A toi, quand tu dormais.

voix

C'est pour ça que je tremble
C'est pour ça que je t'aime
C'est pour ça que partout, même en enfer
IL FERA NUIT [TOUJOURS] POUR MOI !


SCENE 2 - La Cour d'Assise - L'Affaire "La nuit"

MESSIEURS ! LA COUR !

Entrée du Greffier (le chat²

1re voix
Dis donc... on dirait un chat

2me voix
Mais c'est un chat !

1re voix
Non, c'est le greffier

2me voix
C'est pareil... et puis, c'est intéressant, non ?

1re voix
Qu'est-ce qu'il peut faire ?

2me voix
Il greffe !

1re voix
Je ne sais pas mais... il greffe !

2me voix
Oh ! On ferait bien "miaou"... [hein ?]

1re voix
Ça vient, ça vient... T'as vu ?


Entrée des Canards avec la Nuit entre eux... on ne la voit pas.

1re voix
C'est les flics !

2me voix
Non, les gendarmes.

1re voix
Penses-tu, ce sont des canards !

2me voix
C'est pareil.

1re voix
Ils amènent qui ?

2me voix
La Nuit, tiens...

1re voix
On ne la voit pas

2me voix
T'occupes...

1re voix
On ne la voit pas !

2me voix
[T'occupes !..] Regarde... regarde... elle tombe... elle tombe...

Entrée du Corbeau et des Pies

Voix off

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

1re voix
Il est tremblable, hein ?

2me voix
Cette cape noire...

1re voix
comme des ailes...

2me voix
De corbeau !

1re voix
Mais c'est un corbeau !

2me voix
Oh ! Oh !

Plusieurs voix
OH ! OH ! OH ! OH !

Entrée du Coq "Avocat Général"

1re voix
Le coq, l'avocat général ! Lui, il m'énerve !

2me voix
Moi aussi !

1re voix
Je ne peux pas sentir les coqs !

2me voix
Moi aussi !

1re voix
Ca aboie, le matin !

2me voix
Moi aussi !

le Corbeau
Introduisez la dame Nuit
(comme à lui-même) Tiens, elle est déjà là ? Avec les gendarmes, hein ?.. Je ne la vois pas bien...

Voix de la Nuit

La Nuit
C'est un sacrée tapin
Qui marche sur les mains
Jusqu'au réveil-matin... (avec une voix de music-hall)

Le Corbeau
Vous vous appelez ?

la Nuit

"La Nuit"

Le Corbeau

Vous êtes née à... Mexico ? Non... A Monaco ?

la Nuit

Peut-être.

Le Corbeau

Taisez-vous !
Greffier ? Il faudra vérifier l'identité de Madame... Ce n'est pas clair... Bien sûr (à la Nuit) Or, vous êtes née à...

la Nuit

Ici-même, à l'instant.

Le Corbeau (comme à lui-même)
C'est bizarre... Mais il fait "nuit"...

la Nuit (voix chantée)

La Nuit
Ca cause avec le vent
Ca chante doucement
Les îles sous le vent
La Nuit...

Le Corbeau

Vous avez de multiples identités... Greffier ? Nous dirons : Faux-papiers ! Née au Pérou en l'an 1203 ou au Guatemala... en l'An...

la Nuit

Alors que les voyous n'étaient pas encore là ! (rires)

Le Corbeau

Née à Moscou, sous un bon signe... Au Tibet, entre deux...

la Nuit

Lamas.

Le Corbeau

En Chine, au Paradis Terrestre
Sous les Tropiques solennels
Dans le ventre du vent
Alors qu'il s'engouffrait goulûment...

la Nuit

Dans un restaurant de la 5me Avenue.

Le Corbeau

A New-York ?

la Nuit

Hélas, aussi !

le Corbeau

Sur le bateau de ce Colomb qui aurait mieux fait de... je ne lis pas bien...

la Nuit

De se faire cuire un oeuf ! (rires) [et applaudissements]

le Corbeau

Au large, tout au large "quand les soleils marins..."

la Nuit

"Teignaient de mille feux..."

le Corbeau

Qu'est-ce que cela fait dans ce dossier, Greffier ?
Aujourd'hui, j'interroge la Nuit et non pas Baudelaire.
Classez-moi ça dans le dossier des "Fleurs du Mal. Nous verrons plus tard.
Un vieux copain à vous, hein ?

la Nuit

Oui.

le Corbeau

Poursuivons... Bref, vous êtes "poursuivie" pour avoir contribué à supprimer l'une de vos concurrentes directes qui s'appelle... la Dame "Ombre" et cela au terme d'une plainte déposée par...
Qu'avez-vous à dire ?

1re voix
Nuit putain
2me voix
Nuit papoue
Nuit des chiens
Nuit des loups
1re voix
O notre garce de la Nuit
Vous qui buvez des coups de lune à l'entre-chien
A l'entre-loups
2me voix
Vous qui faites nos yeux regarder dans nos têtes
1re voix
Vous qui faites nos draps en suaire tout rêches
1re voix
Vous qui nous faites roupiller tête à l'endroit
Tête à l'envers
2me voix
Ou tête-bêche
1re voix
O notre garde de la Nuit
Laissez-nous vous zieuter
et tous les magazines en auront plein la tête
2meVoix la une
la deux
la trois
1re voix
Qu'on tirera en noir
sur des papiers tout de crêpe
Avec du sang de Chine
Qui ne s'efface pas

1re voix
Nuit du mal
2meVoix
Nuit des fous
1re voix
Nuit des chiens
2meVoix
Nuit des loups
1re voix
O notre dame de la Nuit
Vous qui buvez des coups de sang millésimés chez les filous
2meVoix
Vous qui donnez la vie aux couples de la fête
1re voix
Vous qui faites leurs draps de soie à l'aveuglette
Vous qui les faites roupiller ventre à l'endroit
ventre à l'envers
2meVoix
comme des bêtes
1re voix
O notre Dame de la Nuit
Laissez-nous vous prier
Et tous les amoureux en auront plein la tête
2me voix
la droite
la gauche
la blette
Qu'on descendra tout doux
vers l'azur en vacances
Où les étoiles dansent
En IXE de frou-frou

le Coq
ET POUR APPRENDRE QUOI ? AU MONDE DU "SUSPENSE" ?

2me voix
La peur de notre mort quotidienne
1re voix
Où le rêve est à droite
1re et 2me voix (ensemble)
COMME UN ANGE-GARDIEN

le Coq
ET LE RESTE ?
DANS VOTRE SEXE... MISS "NIGHT" !

 
la Nuit

Mon sexe est FANTASTIQUE
Il multiplie par tes idées les charmes de l'angoisse
Quand ça doit arriver et puis des fois ça casse
Comme les mecs qui vont tout droit vers l'Aventure
Et qui ne savent pas s'étendre au loin des magazines
Quand la pin-up vaincra l'outrage
Et se retrouvera comme un con au parking
Et se retrouvera comme un con au parking

Mon sexe est de MUSIQUE
Et les saxos vibrants ne vibrent pas pour rien
Ils inventent l'Amour dans les blues latitude
Quand le soleil fauche son crêpe au crépuscule
Ca fait le crêpe sul cul et ça ranime
Tous les fuseaux branchés sur l'ombre
Les musiciens alors donnent le LA et sombrent
Les musiciens donnent le LA [alors] et sombrent

Mon sexe est du SILENCE
Dans le tohu-bohu de maisons endormies
Avec les rêves solennels au fronton de la Mort
Et ma copine alors s'éclate et puis s'endort
...Et ses bras assassins qui étreignent le vide

Je prend ma gorge bleue quand je vois des oiseaux
Je prend mon arc-en-ciel quand je deviens la Nuit
Ils ne comprennent pas... Ils volent, les oiseaux...
Les marins me devinent et je sens la marée
Leur couler du jusant comme un suc anonyme
Dans les bars je les tiens perchés devant l'abîme
Cette absence me les fait[s] miens et je les aime

J'ai le ventre de toutes les femmes dans la tête
Et quand j'ai mal à la tête
Je les vois toutes arriver, leurs culottes ajourées
Comme un chagrin d'optique
Je suis le "qu'en-dira-t-on" de la passion de tous les trottoirs du monde...
dans ces villes où les chinois parlent anglais de préférence
parce que les culottes chinoises ont les yeux plissés et quand elles regardent,
ça fait du bruit chez les mecs
Ca part de travers, avec l'accent.
Je me demandais alors pourquoi les femmes s'allongeaient
pour se faire accorder le chinchilla
Chez moi, on est cimentée.... Enfin, avec notre ciment à nous...

Ah ! viens par là petit que je te la raconte
Ma vie d'outre-là-bas quand ça te prend tout doux
Et que ça flanche et que ça parle et que ça monte
Les fruits ça n'a vraiment rien à voir avec nous

J'étais la parallèle obscène sur la dune
Quand descendait de mon perchoir un bout de lune
Accroché à je ne sais quoi de primitif
Peut-être un carré d'as une nuit de fortune

Viens je te donnerai le sourire des filles
Qui vont à l'aventure avec un peu de sex-appeal"
Et puis je ne sais plus, peut-être un arc-en-ciel
Du coté de là-bas quand les forêts s'épilent

Mon sexe est FANTASTIQUE

Mon sexe est de MUSIQUE
Et les saxos vibrants ne vibrent pas pour rien
Ils inventent l'amour dans les blues-latitude
Quand le soleil fauche son crêpe au crépuscule
Ca fait le crêpe sul cul et ça ranime
Tous les fuseaux branchés sur l'ombre
Les musiciens alors donnent le LA et sombrent

Mon sexe est du silence
Dans le tohu-bohu des maisons endormies
Avec les rêves solennels au fronton de la Mort
Et ma copine alors s'éclate et puis s'endort
...Et ses bras assassins qui étreignent le vide... [Ah ! Ah !]

Je prend ma gorge bleue quand je vois des oiseaux
Je prend mon arc-en-ciel quand je deviens la Nuit
Ils ne comprennent rien... Ils volent les oiseaux...
Les marins me devinent et je sens la marée
Leur couler du jusant comme un suc anonyme
Dans les bars je les tiens perchés devant l'abîme
Cette absence me les fait miens et je les aime

Ah ! Viens par là petit que je te la raconte
Ma vie d'outre là-bas quand ça te prend tout doux

Mon sexe est de MUSIQUE
Et les saxos vibrants ne vibrent pas pour rien
Quand le soleil fauche son crêpe au crépuscule
Ca fait le crêpe sul cul et ça ranime

LES MUSICIENS ALORS DONNENT LE LA ET SOMBRENT


Je roule ma bosse
De l'Ile de Pâques à Tombouctou
Night and Day puisque Night
C'est ma frangine itou

Je traîne ma gueule
De Tahiti à n'importe où
Day and Night puisque Day
C'est mon frangin anglais

Je suis le tapin de la lune
Sur le macadam à Greenwich
Et mes jupons troués de lune
Se retroussent devant l'english

Je suis la Carte pour rentrer
Quand le désespoir se repose
Et que la Mort fait ses paquets
En prenant l'effet pour la cause

Je suis la copine à radar
Ce curieux ce flic ce voyeur
Et chaque fois qu'il est un quart
Je me mets à poil sans pudeur

Je suis le quart d'heure des fous
Le seul le dernier le meilleur
Et quand je prend un rendez-vous
Tendrement je pique à coeur

Je suis la raison d'espérer
De l'anarchiste et du poète
Et je tiens leurs idées au frais
En attendant qu'on les arrête

le Coq
Et le soleil ? Qui est-ce ?

la Nuit

Mon double endimanché
Mon amant des solstices
Quand je suis en avance
Au bord de l'horizon

le Corbeau
C'est vrai ! le soleil se couche !
C'est bien ce que je vois du haut de mes charognes
Quand les chaleurs d'été font monter dans ma niche
Le pot-au-feu de la nature et de l'humus !

le Coq
Dites, Nuit, et Saint-Pierre, vous le connaissez-t-y ?
Ce témoin du dimanche sur lequel on a mis de la pierre
Et des pierres
     Et des tas de prières !
Ce faux-témoin que j'ai tiré
De mon Arc encordé de fanfare
                                   (sur les trois heures)
Avant qu'Aube ne reprenne son tapin ? Hein ?

le Corbeau
Vous connaissez cet homme ?

voix de St Pierre
Non.

le Coq
Vous connaissez cet homme ?

voix de St Pierre
Non.

le Hibou
Vous connaissez cet homme ?

voix de St Pierre
Non.

le Coq
Il a nié ! Et il venait de bouffer avec lui !
Et vous étiez ensemble, Vous, la Nuit, et ce Pierre...
O Nuit
Vous êtes la complices des traîtres de la Nuit

la Nuit
Je le leur dis, pourtant

FAITES DONC CA LE JOUR !

Mes cheveux sont des voiles de cheveux dépeignés
Mes femmes dévoilées regardent vers le large
On leur met des chapeaux claquants comme la bise
Et des chalands boivent dedans leurs toiles grises.

le Coq
Parlez clair, la Nuit !
Comme ma voix très claire !
Ne parlez pas chinois !

la Nuit
Et même les chinois, les afghans, les marins
Et les poupées de Nuremberg
Et celles de Soho, de New-York, de London
Et qui ne disent plus "maman"
Et qui ne ferment plus les yeux
Lorsqu'on les couche sur la dure
Ou sur les paillassons persans !
Ou sur dans fange...

TOUT CE MONDE LA NUIT CHEZ MOI C'EST UN CRI D'ANGE

Le jour ? C'est le plastique...

Mon jazz est mon ennui
Mon âme qui doit lire
Toute une partition de parallèles
Un opéra de longitudes

Des forêts d'avant-bras
[Accoudés à la vie]
Des Fox-Trot de voyous...
Des javas... des javas adorables

elle chante 

[Da la li la la ling ! Da la la la la lang !]


le public
Jugeons-la ! [Jugeons-la !] oui ! qui est-elle ?
Ses mains, ses yeux, sa bouche !
Ses bras!

une voix
Qu'on [nous] la montre un peu telle qu'elle est !
Sans fard, sans chiqué, sans copain, sans musique !

Tous
Jugeons-la... Jugeons-la... [Jugeons-la... Ouais... Jugeons-la !]
Nous voulons VOIR
LA NUIT... [Oui !] LA NUIT... [Nous voulons voir la Nuit !] LA NUIT... LA NUIT...

la Nuit [imperturbable]
       J'A I  V U
Le ventre des bandits au repos dans leur niche
DAS KAPITAL le cheveu gras les ongles rares
Faisant des mots croisés en pelotant les miches
D'une girl aux yeux clos gisant là comme une arrhe...

le Coq
Et puis ?

la Nuit
Des musées psalmodiant leur pauvre volupté
Et s'inventant à eux tout seuls dix mille vierges
Avec le feu au cul pour les illuminer !
Et vraisemblablement des fois, avec un cierge...

le public
Hou ! Hou ! Hou !

la Nuit
C'est faux... Je ne vois rien...
Je suis une poule de luxe
Avec les yeux cave...

Je suis la femme du hibou
Et de quelques cinglés
Et de quelques poètes
Ces nyctalopes de la détresse
Et des saisons malades

JE SUIS LA FEMME DE MÉNAGE DE LA LUNE
Qui se poudre là-haut
Avec un arc-en-ciel

Je fais mon tapin
Douze heures par-ci
Douze heures par-là...
Sans compter toutes celles
Que vous ne savez pas
LES NUITS DE MARS ET DE VENUS ET DU CANCER
UN VRAI UN GRAND
AVEC L'ETERNITE COMME HABITUDE...

DONNEZ-MOI LA CLARTÉ
QUE J'Y COUPE LES PLOMBS A JAMAIS

ET VOUS VERREZ COMME IL FAIT FROID
DERRIÈRE MES YEUX NOIRS

le public
Emportons-la! Brûlons-la ! Brûlons-la !

une voix
Qu'est-ce qu'il veut emporter, celui-là ?
Qu'est-ce qu'il a ?

[le public
Qu'on nous la donne ! Brûlons-la !]

une voix
Eh ! qu'est-ce que tu veux brûler, eh ! Connard !

le Coq
Nous ne brûlons que Jeanne d'Arc
C'est comme ça
Même chez les anglois
Mais cette... CETTE... ESPÈCE...

le Corbeau
...D'ABSTRACTION !

le Hibou
Une abstraction qui vous étend chaque soir sur vos grabats,
Messieurs... SUR VOS GRABATS !

le Coq
Une abstraction chère aux mains assassines !

le Hibou
Une abstraction pour les matines !

le Corbeau
Les matines... Tiens... Madame ?
Greffier ? Que veux cette femme ?

le Greffier
C'est une religieuse, Monsieur le Président, une cloîtrée...

le Corbeau
Ah ! Une cloîtrée... Ah ! Ah !
Vous êtes... Hum ! Hum ! Vous avez demandé... oui... à témoigner pour la Nuit, Madame ?

la Cloîtrée
Oui... si c'est possible.

le Corbeau
Mais je vous en prie, Madame !


SCENE 3 - Témoignage de la Cloîtrée


le Corbeau
Alors... ma soeur ? C'est comme qu'on dit ?

la Cloîtrée
J'ai demandé à être libérée pour venir témoigner en faveur de la Nuit. Comment-on m'appelle ? Je m'en fous.

le Corbeau
Ah?

la Cloîtrée
Je sais très bien que vous ne pouvez supprimer la Nuit. Je sais que vous envisageriez volontiers de le faire, mais... Ce seul fait d'imaginer une chose pareille me défait, m'insupporte, même si cela devait me libérer de mon mal.

le Corbeau
Quel mal, Madame?

la Cloîtrée
Cette machinerie interne qui nous fait le complices du mal, de l'infortune, du passé qui nous remonte, de tous vos passés qui nous remontent comme des chants antiques et inécoutables.

le Corbeau
Expliquez-vous, Madame. Parlez-nous de la Nuit et de tout ce monde que vous nous laissez entrevoir et dont nous n'avons aucune idée, même le jour.

la Cloîtrée
La Nuit, Monsieur, c'est notre fortune à nous, les emprisonnées, les irrécupérées, les fabuleuses dames du noir et de la déraison bien arrangée, avec le lit carré, les lumières éteintes et le soucis de n'être jamais que des alarmes bien construites et sous des linges qu'on ne peut montrer puisqu'ils ne cachent que l'idée qu'on se fait de nous, et de nos problèmes qui sont aussi les vôtres et dont vous prenez bien garde d'y accorder vos guitares civiles, malgré le sens de la pratique courante et du laisser-aller, et des orages de raison qui ressemblent à s'y méprendre aux oraisons de la mort lente. Nous vivons la mort et par-delà le cynisme de cette vertu particulière, nous avons la chance de nous confondre avec la morale courante et imbécile.

le Corbeau [tente de maintenir sa stature]
Je ne comprend rien, Madame. Qu'est-ce que vous appelez la morale courante et imbécile ? C'est un peu la votre aussi avec ses sortilèges appris dans les bars, dans les rues des villes, la Nuit bien sûr, alors que certaines femmes ont le pouvoir de nous raconter des histoires qui nous embarrassent au point de les chasser de nos pensées parce que c'est la coutume, non?

la Cloîtrée
La coutume... Sous nos jupes noires, amples et longues, Monsieur, tout un monde se transforme et devient la clé de voûte de notre commisération, de notre dédain...

le Corbeau [tout en mépris]
De vos envies, aussi. Qu'est-ce donc qui se passe sous vous jupes entravées, il faut bien le dire, malgré que vous les prétendiez amples ?

la Cloîtrée
Sous nos jupes, il y a le monde que nous inventons et dont nous nous servons, la Nuit, pour le surprendre et le battre. Le jour, nous prions. La Nuit, nous inventons.

le Corbeau
Quoi ? Madame... vous inventez quoi ?

la Cloîtrée
La vie close avec ses valeurs éternelles. J'ai dans ma culotte le chiffre exact de vos béatitudes et quand je me couche, je pars en vacances dans vos pensées, au fond de vos rêves longitudinaux ou excentriques, cela dépend de la valeur que vous attribuez à la géométrie du sexe. Le sexe est une figure qu'il faut savoir traiter comme telle, et ne pas s'embarasser du vertige, de la foi trahie et de l'intolérable faculté que nous avons à le vêtir d'irrévérence, d'insomnies jouées et calculées.

le Corbeau
Pourquoi "calculées" ?

la Cloîtrée
Parce que la pensée se mêlant au sexe, cela fait l'érotisme bafoué... Alors que l'érotisme est un don de Dieu, une bribe de ce qu'il y a vraiment derrière les étoiles et tout ce fatras d'ignorance astrologique qui ne sait pas ce qui se passe vraiment du coté de l'Univers clos et introuvable. Je suis un univers, Monsieur, vous aussi. Nous sommes des bulles vacantes dans la pensée des chiffres qui s'ennuient.

le Corbeau
Vraiment ! Je ne comprends rien, mais rien. Greffier!

[le Greffier répond d'un miaulement]

la Cloîtrée
Et voila ! Nous en revenons toujours à ce point précis, Monsieur : un cri, une plainte, un système de défense orale qui embouteille notre circulation, comme dans la rue, oui, avec toujours des parallèles qui jouent à se défendre de ne pouvoir jamais se rencontrer. La Nuit, je vous invente. J'ai mille amants qui me congèlent et que je presse comme des oranges ou comme un devoir à terminer et à rendre indemne de nos rescousses et de ces chants lointains que nous prenons pour des antiennes et qui ne sont que des musiques malheureuses sur vos propos courants et sans objet.

le Corbeau
Toutes ces pensées, grâce à la Nuit ?

la Cloîtrée
Il fait toujours nuit chez moi, monsieur. Dans le noir, je m'absente. Le jour est une faute de goût de l'astronomie. Bien sûr, il y a les fleurs, les fruits, cette éternelle vibration de la lumière qui vous étonne et qui m'ennuie. Que vienne la galaxie de l'évidence, celle qui nous apprendra le langage du Rien.

le Corbeau
Vous voulez dire le "néant" ?

la Cloîtrée
Non. Le néant, ça ne peut se parler. Le Rien est une formule enfantine, et je suis une enfant. Je vous salue. Sauvez la Nuit.



la rose [dit]
Une Abstraction qui me confond avec l'oeillet ! Pfht !
Ou le lilas ! Pouah !
Et la rose repart en dansant, bien sûr.

le Corbeau
Remontez vos pétales !

le Hibou
La gourde où les poètes vont se désaltérant
Pendant que les loups pioncent !
La gourde de Rimbaud !
La gourde de Verlaine !

un colonel
Et celle de Turenne !

le Hibou
Ce n'était pas la même, car ils ne dormaient pas sur le même canon.

le Corbeau 
Qu'entendez-vous par là, Maître ?

le Hibou
Le "canon", c'est le BOIRE, Corbeau !
Et le "BOIRE", la Nuit, c'est mieux que ce qu'on boit.
Et les poètes s'endormant sur leurs canons
La Nuit riment des "non"
Aux jours de gloire et de Colère
La Nuit ne rime pas avec Dies illa
La Nuit est enfant d'anarchie
"Qui n'a jamais connu de LOI..."

le Coq
Comment osez-vous dire, Hibou !
Il n'y a qu'une loi : LA NOTRE !

le Hibou
Il n'y a qu'une loi, LA VOTRE !
CELLE DU JOUR !


Scène 4 - LE HIBOU ET LE COQ


le Hibou
Le code de la Nuit s'apprend dans l'infortune
C'est un code gracieux enluminé de lune
Qu'on lit en compagnie

le Coq
En mauvaise souvent

le Hibou
Mais toujours librement

le Coq
C'est un code marron !

le Hibou
Peut-être mais magique

le Coq
Un amoncellement d'argot

le Hibou
Avec de la musique !

le Coq
Un ramassis de vieux clichés !

le Hibou
Et dont les négatifs vous tirent par les pieds !

le Coq
Le botin de l'Ordure !

le Hibou
Avec le mot ALLURE !

le Coq
Un magazine à chenapans !
Une presse à potence !

le Hibou
Où les pendus ne sont jamais
Du coté que l'on pense...


MESSIEURS, vous ne pouvez juger la Nuit
Qu'avec le CODE DE LA NUIT

[La foule manifeste et conspue le Hibou]

voix
HOU ! HOU ! HOU ! HOU !

le Coq
Mais c'est une gageure !

le Hibou
Non, c'est de la procédure.

le Coq
C'est inique... [et] je proteste énergiquement
ET A PLEIN POUMONS ! AH !

le Corbeau
Ne gaspillez vos poumons, Monsieur !
(au Hibou)
Maître, lisez-nous donc ce code.

le Coq
C'est incro... incroco... incrocorico...
Incro-co... INCROYABLE !

SCÈNE 5 - DUO (Nuit - Hibou)


le Hibou
ON NE LIT PAS LE VENT

la Nuit
On le hume !

le Hibou
ON NE LIT PAS L'AMOUR

la Nuit
On le fait !

le Hibou
ON NE LIT PAS LE TEMPS

la Nuit
On le plume !

le Hibou
ON NE LIT PAS LE JOUR

la Nuit
On s'y fait !

le Hibou
ON NE LIT PAS LES DENTS

la Nuit
On les claque !

le Hibou
ON NE LIT PAS LA NUIT

la Nuit
On la fait !

le Hibou
ON NE LIT PAS L'CLIENT

la Nuit
On l'arnaque !

le Hibou
ON NE LIT PAS LA VIE

la Nuit
On s'y fait

le Hibou et la Nuit (ensemble) 
La nuit n'a jamais eu de loi
D'ailleurs ell' n'aurait pas de quoi
     Mettre en volume
Le vent l'amour et caetera
Et puis d'abord c'est Pierrot qu'a
     Fauché sa plume
la Nuit
ON N'ÉCRIT PAS LE VENT

le Hibou
On s'y enrhume !

la Nuit
ON N'ÉCRIT PAS L'AMOUR

le Hibou
On le fait !

la Nuit
ON N'ÉCRIT PAS LE TEMPS

le Hibou
Ou la brume

la Nuit
ON N'ÉCRIT PAS LE JOUR

le Hibou
On s'y fait

la Nuit
ON N'ÉCRIT PAS LE VIN

le Hibou
On le tire !

la Nuit
ON N'ÉCRIT PAS L'ESPOIR

le Hibou
On le fait !

la Nuit
ON N'ÉCRIT PAS LE DESTIN

le Hibou
On le vire !

la Nuit
EN ATTENDANT LE SOIR

le Hibou
QUE L'ON SAIT !




une voix
Qu'on mande un toubib !
Qu'on nous la déshabille !

Tous
[Oui ! Oui ! Qu'on nous la donne ! Qu'on nous la livre ! Qu'on nous la donne ! Qu'on nous la livre ! Ouais ! Ouais ! A mort ! A mort !] A poil ! A poil ! [Salope ! A mort !] A poil ! A poil !


SCÈNE 6 - DANSE DE LA NUIT


Voix des Nuits

Ses mains sont blanches comme l'aube
     Elles pétrissent
          Elle bénissent

Ce sont ces mains diaphanes
     Qui jouent la harpe des saisons
          De Paris aux tropiques

Ses mains qui saupoudrent de sable
     Les plages de la Nuit
          Où viennent battre des mouettes
          [des mouettes]

Ces oiseaux fous du rêve
     Volant toujours très bas
          Pour mieux nous consteller

Ses mains de l'assassin
     Qu'elle retient tout juste
          Le temps long d'un remord [Ah !]

D'un remord qu'elle aura
     Tout le temps de ses nuits
          Tout le temps de ses rêves

[tout le temps de ses Nuits... tout le temps de ses rêves...]

Car si la Nuit arme les assassins
     C'est pour mieux les attendre
          Au coin d'une autre nuit

Car si la Nuit n'a pas de loi
     Elle a le calme de la Nuit
          Et son silence

Qui vous arrache les oreilles
     Avec les bois qui craquent
          Avec le souffle lent de RIEN

Avec ce RIEN de dix-mille pieds
     Avec cet orgue multipède
          Qui joue... RIEN

Sur tous les tons de la gamme passée
     Ici présente
          Et à venir

Une musique de TERREUR
     Un Jean-Sébastien Bach muet
          Omniprésent

Une somme de vide
     A vous vider d'un coup
          Comme un verre de boue

Sans goût
     Sans rien
          Qui n'en finirait pas

De n'avoir pas fini
     De n'avoir pas de goût
          De n'avoir rien du tout

Et tout à coup
     QUOI ?
          Comme une flèche !

Quoi ? [Quoi ? Quoi ?]
     Rien !
          Si ?
               Hein ?

                         (CRI)

voix de la Lune
ON NE JOUE PAS AVEC LA NUIT si l'on n'a pas la martingale des copains !

le Corbeau
Silence ! SILENCE !
          Je lève l'AUDIENCE !

QUE L'ON RECONSTITUE L'AFFAIRE !

          FIN DU PREMIER TABLEAU


TABLEAU II

Le Bar-Discothèque
Scène 1 - Le Président, CALVA, le hibou (devant le bar, dans la rue)


le Corbeau
Alors, Monsieur, on prétend que vous connaissez bien cette femme.

Calva
Oh ! Comme si je l'avais faite, Monsieur le Président.

le Corbeau
Précisez !

Calva
Eh bien, "je fais la Nuit"... depuis vingt ans !

le Hibou
Remarquez que Monsieur ne dort que le jour, depuis vingt ans.
C'est très important pour la suite de ces débats.

le Corbeau
Bien, Maître !
Poursuivez, Monsieur.

Calva
La Nuit, c'est un déclic.

le Corbeau
Sûrement !

Calva
Cela se passe et glisse comme une tenture sur les joues, vers les six heures du soir, l'hiver... au moment du réveil. [Le public, présent autour du bar, applaudit aux dires du hibou] 
Vous connaissez le "jazz" ?

le Corbeau
Horreur de ça !

Calva
Non, non... [non...] Le "réveil". Cette boule avec des yeux au beau milieu de la figure et qui tournent.

le Corbeau
Ce "coq" ?

Calva
C'est un peu ça. Mais un coq avec des manettes [dans le dos des manettes] que l'on tourne, comme si l'on devait remonter la vie.

le Corbeau
C'est très joli... C'est très joli... Mais vous êtes poète ?

Calva
Non... bistrot !


Scène 2 - Le Bar-Discothèque (musique de foire)


le Corbeau 
Mais c'est un bar, ici ? Oh ! Là où la Nuit s'encanaille
et encanaille tous ses adepte,. n'est ce pas ?
Monsieur... Comment?

Calva
Calva ! Pour vous servir, Monsieur.

le Corbeau
Président !

Calva
D'accord, Président !
Un drink ? Une orangeade ?

le Corbeau
Un "calva" Ah ! Ah ! Ah !
Et là-bas, que font ces jeunes, au bras de Nuit, dirait-on, ouais, ouais... au bras de Nuit !

Calva
Ils cherchent la quadrature du cercle, chef ! La quadrature...
C'est un client qui m'a appris ce mot. Les mots, moi, d'habitude, ils me défont et m'importunent.
JE-NE-PAR-LE-PAS ! (rires) [Le public applaudit]

le Corbeau
Allons ! Analysons un peu l'ambiance, le fait, le fait, le fait...
Regardez cette femme qui parle là-bas... [Vous voyez bien là-bas ?]

Calva
Mais c'est la Nuit, voyons !

le Corbeau
J'entends bien, mais encore ? Dites-moi, qui est cette femme ?

Calva
Je ne sais pas, moi. Ah oui... Elle arrive, à la tombée, comme ça !
Elle me salue et puis elle se promène.

le Corbeau
Elle se promène ?

Calva
Oui !

le Corbeau
Et elle cause ! elle cause... elle cause... Ben ! La Nuit cause, alors ?
Et qu'est-ce qu'elle dit ?

Calva
Ah ! Vous savez... Ça dépend[, hein ?] Des fois, on rêve... alors on pense qu'elle dit des choses extraordinaires... Et puis, des fois, on ne rêve pas, alors... On essaie de la reconnaître un peu, par-ci, par-là...

le Corbeau
Mais qu'est-ce qu'elle dit ? Qu'est-ce qu'elle dit ? Qu'est-ce qu'elle dit ?

Calva
Et bien... et bien, Président... Écoutez-la !


Scène 3
La nuit, seule, dans le décor triste et fastueux de la discothèque, parle doucement à un couple enlacé... sur une musique langoureuse.

la Nuit

DANS LES DRAPS QUE L'AMOUR REFERME SUR LA VIE
TOUS LES AMANTS DU MONDE MÊLENT AUX CRIS D'AMOUR
LES SANGLOTS DE LA NUIT...
LES SANGLOTS DE LA NUIT...

VERS TOI COMME UN ENFANT QUI TEND LES BRAS

JE SUIS POUR TOI
COMME TA VIE PROFONDE

DANS LES DRAPS QUE L'AMOUR REFERME SUR LA VIE
TOUS LES AMANTS DU MONDE MÊLENT AUX CRIS D'AMOUR
LES SANGLOTS DE LA NUIT...

VERS TOI COMME UN JARDIN QUI DEFLEURIT
JE SUIS TA VIE
ET TU N'ES QUE MON OMBRE...

JE VIENS DE LA-BAS, TRÈS LOIN, DERRIÈRE UN CREPUSCULE INSOLENT
ET QUI SE PRENAIT POUR LE SOLEIL, SANS BLAGUE...  
TU VIENS SOUVENT ICI, MADEMOISELLE ?
ET TOI, COMMENT T'APPELLES-TU ?
JE VOYAIS DES ENFANTS DANS LE COIN DE LA VIE
ET QUI CHERCHAIENT L'OUBLI, DÉJÀ, COMME UN ORACLE
JE VOYAIS TON PRINTEMPS, PETIT, S'EPANOUIR
ET REPRENDRE L'AMOUR PAR LA MAIN COMME UNE ARME
JE VOYAIS TON JARDIN A TOI, PETITE FILLE
TON SEMBLANT QUI, DES FOIS, TE METTAIT A MES ORDRES... AH !
ET PUIS VAS-Y... L'AMOUR CA SE DEGRADE


DANS LES DRAPS QUE L'AMOUR REFERME SUR LA VIE
AVEC DES FILLES... EN FLEURS... DES CHAMPS...
QUI SE PRENNENT POUR TOI
TOUS LES AMANTS DU MONDE MÊLENT AUX CRIS D'AMOUR
LES SANGLOTS... LES SANGLOTS DE LA NUIT

VERS TOI COMME UN ENFANT QUI TEND LES BRAS
JE SUIS POUR TOI COMME TA VIE PROFONDE
VERS TOI COMME UN JARDIN QUI DEFLEURIT
JE SUIS TA VIE
ET TU N'ES QUE MON OMBRE...

OUVRE-TOI, OUVRE-TOI, TON CHAGRIN M'EMERVEILLE
OUVRE-TOI, DEFAIS-TOI, PRENDS DU LARGE AUX ETOILES
ELLE TE JALOUSERONT DANS LE CIEL INVENTE
LES ETOILES, LA-BAS, NE SONT QUE PAR TA SOURCE
ET QUAND TA SOURCE COULE
LES ETOILES ETEINTES SE METTENT EN BATTERIE
JE TE BATS, TU ME BATS,
JE T'APPRENDS, TU T'EN VAS, TU ME PRENDS...

LA FOLIE... DANS CE SIÈCLE IMPRÉVU ET CANAILLE
LA FOLIE... AH ! LA FOLIE... JE T'AIME, JE T'AIME...
ET TU LE SAIS... ET TU LE SAIS...

CES ETOILES, LA-BAS, QUI TRAÎNENT ET DESESPERENT
DE NE POUVOIR JAMAIS T'ÊTRE FIDELE
[ET] JE NE TE SERAI JAMAIS FIDÈLE
PUISQUE JE SUIS DANS TOI
ET QUE TOI TU M'EMPORTES
ET QUE TOI TU M'ENIVRES
ET QUE TOI TU TE PROSTERNES MES DIEUX VAINCUS
DEVANT TES ORDRES
ET TON SAVOIR DEFAIT PAR L'HABITUDE...
REGARDE... JE SUIS LA...
VOUS VENEZ SOUVENT ICI, MADEMOISELLE ?
OUVRE-TOI, OUVRE-TOI... DONNE MOI TES FOLIES
[ET] QUE JE LES RAISONNE !


LA FOLIE... DANS CE SIECLE IMPREVU ET CANAILLE !

LA FOLIE... JE T'AIME ! JE T'AIME ! [ET] TU LE SAIS !

DANS LES DRAPS QUE L'AMOUR REFERME SUR LA VIE
TOUS LES AMANTS DU MONDE MÊLENT AUX CRIS D'AMOUR
LES SANGLOTS DE LA NUIT... LES SANGLOTS DE LA NUIT...

                         La Danse fanta de l'Alcool


Choeurs 

     White
          La-bel
               Black
                    And-white
                         SCOTCH !

     Cin
          Za-no
               Mar
                    Tini
                         DRY !

le poète
Les copains d'la neuille
Les frangins d'la night

choeurs

     Dzin
          Dzin
               BOUM !

     Dzin
          Dzin
               FILS !

le poète
Ceux qu'ont l'portefeuille
Plus ou moins all right !

une voix
Les mégots... c'est marrant !
Ca s'consum... librement...

le poète
Ceux pour qui la mouise
Ca fleurit qu'le jour

une voix
Les Camel... Ces CHAMEAUX
Ca fait jamais d'mégots !

une autre voix

Et le filtre ? Tu l'bouffes ? Ah ! Ah ! Ah ! [Ah !]

choeurs

     Vingt-cinq louis
          ...Misérable !
     Ça c'est raid'
          ...Cardinal !

une autre voix
Ils comprendront plus...

le poète
Les copains d'cocagne
Ceux qu'ont des faffiots...

choeurs

     HEID-
          SIECK
               ...PAUME !

     POMM'
          RY
               ...BRUTE !

le poète
Et qui font des magnes
A la Veuve-Clicquot

une voix

Donn' moi ta langue au chat
Et t'auras ma java
Et si t'as ma java
T'auras ma langue au chat !

le poète
Ceux qui compt(ent)' les heures
Sur leurs patt'(s) en v'lours
Et qu'ont un' demeure
Pour y planquer l'jour

     TAXI !
          TAXI !
               TAXI !
                    TAXI !

[I got rhythm]

[Taxi... Taxi...] C'est l'ivresse du mec qui a trop bu, hein ? Quand il peut se l'payer... La Nuit, un taxi, ça roule vers quoi ? [La Nuit...]
Vers l'inexprimé... vers la merde... Chez soi, quoi ?
Quatre heures du matin ! Tu as bien le bonjour de Framboise !
Framboise... framboise... Oui, mais, "sauvage" !


(toujours dans le Bar-Discothèque)


          LE TANGO

C'est le Tango-Guatemala
Qui n'a qui n'a... mais qu'est-c' qu'il a
C'est le Tango-Nicaragua
Qui n'a qui n'a... rien d'la samba

Allong' tes patt's dans mes plat'bandes
Mon APO-PO-CALYPS' te d'mande
Il compt' sur la valeur marchande
De ta TROMPETT(E) kalachnikov... de propagande !

la, la, la, la, la-la
la la la la la-la


1re voix
Tu y vas, là-bas [toi] ?

2me voix
Où ça?

1re voix
En Amérique.

2me voix
Non. J'y vais pas.

1re voix
Pourquoi ?

2me voix
Ça m'débèqu'te.

1re voix
Et pourquoi ?

2me voix
Oh ! J'sais pas, moi... Y'a c'mec qui coup' la main des prisonniers, là-bas, dans... l'Amériqu' du centre

1re voix
Où c'est ça ?

2me voix
Ah ! [bah] j'sais plus, moi, c'est... il vend des cigares !

1re voix
Ah ! Il vend des cigares et il coupe les mains des prisonniers ? Cuba ! DA ?

2me voix
YEAH !